"Mener un label indépendant se doit d'être un choix positif" - Sean Bouchard (Talitres), l'interview

Si Bordeaux a beaucoup fait pour la musique en France, c'est en grande partie grâce à ses labels, parmi lesquels le trio de qualité Vicious Circle / Platinum / Talitres. Et si le dernier ne vous dit rien, c'est soit que vous n'avez pas assez lu ce blog (je ne saurais l'imaginer...), soit que vous n'avez JAMAIS entendu parler de François & The Atlas Mountains, Piano Magic, Stranded Horse, Idaho, Emily Jane White, The Wedding Present... Car tous ces artistes sont sur ce label. Bref, vous ratez quelque chose. Qu'à cela ne tienne, Talitres valait bien une interview de Sean Bouchard, son fondateur en 2001 et actuel directeur.


Sean Bouchard, monsieur Talitres. (DR)



 Question inévitable : d'où vient le nom "Talitres" ?

Un Talitre est un crustacé sauteur, la crevette, puce de mer translucide qui vit près de l'océan, dans le sable. On trouve beaucoup de Talitres enquiquineurs sur la côte atlantique. Lors de la création du label, l'idée était de trouver un mot qui nous plaise et qui ne puisse pas se rapporter directement à un nom de label ou d'une structure impliquée dans l'industrie musicale. Le "s" fut ajouté pour nos voisins espagnols ou portugais afin que, lors de la prononciation du nom, ils puissent insister sur celui-ci. 
J'aime la singularité de ce nom, le fait qu'il soit aussi difficilement prononçable par les anglo-saxons, c'est devenu une vraie identité.  




  Will Stratton applaudi, Ewert & The Two Dragons encensé... Les artistes Talitres ont la cote en 2012. C'est une année particulière ?


A peine à mi-parcours de l'année cela serait un peu prétentieux de dire que 2012 est un bon cru. On vendange un peu plus tard, l'automne me parait une meilleure période pour commencer à dresser les prémices d'un bilan.

Mais effectivement, Ewert & The Two Dragons a reçu les honneurs, une belle exposition médiatique et une reconnaissance du public (c'est sans doute le plus important), Will Stratton débute une exposition médiatique... C'est fortement encourageant, mais j'ai toujours la volonté d'être prudent et patient. Je dirai d'ailleurs que pour un groupe comme Ewert & The Two Dragons le plus dur est à venir : comment ne pas se reposer sur des lauriers éphémères mais faire en sorte que ce capital de sympathie qu'a connu le groupe puisse se fructifier, aller plus loin ?

Je reste persuadé que le développement du label passe plus que jamais par une réflexion à la fois très simple et terriblement complexe de l'acte de signature artistique : savoir faire l'adéquation entre le subjectif revendiqué mais mettre un coup de ceinture au cœur parfois, sans se tromper de cran.  Il n'y a aucun mystère, parfois des coups d'éclats et des happenings trompeurs, cependant si les labels indépendants veulent durer, ils doivent avant tout se recentrer sur l'artistique, monter, démonter, jouer aux Légos dans leur tête, être le premier fan du groupe pour prendre ultérieurement et pas trop tardivement du recul et endosser un autre habit... Bref, faire le boulot premier. 




 Quelles sont les autres surprises qui nous attendent cette année ?



Idem, je n'aime en général parler des surprises que quand elles sont là. Mais encore, la notion de surprise fait partie à un moment du choix. Le label a besoin de fidéliser tout en se renouvelant. C'est amusant et quasi systématique, quand on sort un disque de folk féminin il y a plein de petits groupes dans la même veine qui frappent à la porte. Ils ont du naître pendant la nuit... Je comprends leur raisonnement, leur liaison directe avec notre univers, mais on n'est pas des mono-maniaques non plus ! En outre, j'aime l'idée d'aller vers les groupes, de les découvrir par différents biais : l'écoute sur le net, les blogs, les festivals, les conférences à l'étranger, etc.


TAL062_RUBIK_Solar_72DPI.jpg
Solar du groupe finlandais Rubik, paru l'année dernière.



 Le "marché" de la musique est en pleine mutation, le piratage permet de découvrir des artistes mais pas forcément de payer à la fin pour les apprécier, le vinyle revient, le marché du numérique semble trouver son modèle économique... Quel est votre état d'esprit pour l'avenir : confiant ? inquiet ?



Ce drôle de marché (car il s'agit bien d'un marché) est en mutation depuis de nombreuses années déjà. Les raisons sont multiples ; on ne va pas les lister ici, mais le choix de mener la barque d'un label indépendant se doit de rester un choix positif. Sa création fut un choix positif, sa continuité doit l'être aussi. "Confiant" n'est cependant pas le bon terme, un "optimiste inquiet" serait plus judicieux. Ce sont les découvertes musicales, ou l'écoute des compositions des groupes que nous allons sortir, qui me rendent optimistes. A l'image d'un artiste, qui une fois son œuvre finie à souvent l'impression que c'est l’œuvre absolue, en tant que directeur artistique j'ai parfois l'impression que les prochaines signatures sont les signatures absolues. Je passe bien sûr par des moments de grande lassitude quand, après mille heures passées à fouiner, je me dis que dans tout ce que j'ai écouté rien ne m'intéresse... La norme morne en quelque sorte.

Je reste aussi optimiste car je sais que creuser son trou prend du temps et que Talitres a désormais creusé un trou pas trop ridicule. Outre la France, l'export fut une priorité même si il y a encore beaucoup de choses à faire, et mis  part le label à proprement parler le développement des activités directement rattachées à celui-ci (booking, édition, etc...) commence à porter ses fruits. 




 Y a-t-il un album de chez Talitres qui, en particulier, a dépassé vos attentes au point de vous mettre une énorme claque à laquelle vous n'étiez pas préparé ? 


Absolument pas, je suis diablement fier des sorties Talitres, diablement fier d'accueillir ces artistes et diablement fier que ces artistes aient choisi le label. Rien ne dépasse mes attentes. 



 Enfin, y a-t-il une question que vous aimeriez vous poser à vous-mêmes ?

Serait-ce raisonnable d'ouvrir d'autres champs artistiques ?


Commentaires

1. Le vendredi 25 mai 2012, 14:36 par lairderien

Très bon et très dense. Ca change. Merci !

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://www.envoie.eu/fractale/blog/index.php?trackback/183

Fil des commentaires de ce billet