Les idées peuvent-elles vraiment changer le monde ? A en croire la simple formulation de la question, il semblerait que ce soit impossible... C'est du moins ce que l'on présuppose ici sans le dire clairement car "peuvent-elles", dans l'intitulé, tend à montrer bien qu'il s'agit plus de l'exception que de la règle. Et ça, aussi, ça reste à prouver.


Mais avant toute chose, mieux vaut revenir à la définition d'une idée : nous pouvons dire qu'il s'agit d'une façon de faire ou d'une pensée qui naît et propose une possible issue, une solution, comme une donnée intellectuelle nouvelle. Une idée n'est pas à proprement parler un acte, un mouvement ; or ce sont, concrètement, les actes qui changent les choses et modifient le cours du monde, non la pensée pure. Pourtant, les idées sont à même de guider les actes : une révolution, une manifestation, un vote ou une politique gouvernementale sont autant d'actions guidées par des idées. Le pouvoir de changer, c'est celui de modifier. Comme le dit John Maynard Keynes dans sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, « Les idées mènent le monde ».


Si les idées n'agissent pas matériellement et directement sur le monde, elles se traduisent toutefois par des actions. Mais à l'inverse, rien ne montre que les actes aient nécessairement besoin de trouver leur origine dans des idées. Jusqu'où donc les idées peuvent-elles conduire à modifier le monde réel ?



L'idée est pensée pure


C'est à partir de cette différenciation entre matériel et spirituel que l'on peut dire que des idées non suivies d'actes sont stériles. La puissance, ainsi, ne se trouverait pas dans l'idée mais dans sa concrétisation par l'acte.
Dans la Grèce antique, le logos tenait une place de choix : la raison, la logique et le verbe ne faisaient qu'un, exprimant ainsi la force de la pensée. or, cette pensée avait déjà la puissance d'un acte, la parole étant déjà un acte. Cela dépassait le cadre de l'idée.
L'expression d'une idée, ainsi, est déjà un acte et, donc, contribue à changer le monde, ne serait-ce qu'en propageant l'idée. On pourrait donc penser, légitimement, que changer la vision du monde d'autrui, c'est déjà changer le monde. Il suffit de voir comment évoluent les débats autour de la crise grecque et de l'importance de leur formulation en idées pour voir que celles-ci ont un réel impact sur le réel : à vrai dire, elles semblent le construire.



L'idée est un élément déclencheur


Bien entendu, une idée seule, non exprimée, n'a aucun pouvoir de modification. Pourtant, une fois partagée ou exprimée, celle-ci augmente son potentiel de réalisation dans les actes. Si l'on considère qu'une idée n'est achevée que par sa matérialisation, dans ce cas elle peut changer les choses. Pour l'instant, la taxe Tobin (sur les transactions financières) a souvent été évoquée mais jamais mise en place. On pourrait donc penser que, pour l'instant, elle n'a jamais changé le monde... Dans le même temps, si des groupes et des individus se sont battus pour la défendre et ont ainsi crée un dialogue et un débat, il y a déjà acte. Et donc changement.


La pensée anarchiste, notamment à travers Proudhon, veut qu'un acte ait valeur de message. Le contenu et, donc, l'idée, ne vaut que par sa réalisation. Cette vision modifie la définition même de l'idée qui, dans ce cas, reste inachevée lorsqu'elle n'est que pensée. On revient un peu au logos mais à l'envers, en quelque sorte.
La pensée corollaire est également vraie ; ainsi, on peut tuer une idée en tuant la personne qui la porte. "Si le corps meurt, l'esprit meurt"... Et l'idée avec, si celle-ci n'a pas été transmise auparavant. L'idée peut aussi mourir matériellement si elle n'a pas été transmise, comme les données d'un disque dur.


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Et Siddharta Gautama, n'a-t-il pas changé le monde à sa façon ? Et le théâtre... ?

L'idée est exponentielle


A mesure que les gens transmettent et partagent une idée, celle-ci s'impose d'elle-même, avant même sa réalisation en actes. Le siècle des Lumières a rendu évidente pour une grande partie de la population l'idée d'une modification politique majeure, qui a mené en toute logique et spontanément à la Révolution Française.

Avant même qu'une politique soit menée, un sondage d'opinion peut venir mettre à mal sa concrétisation, exprimant ainsi le potentiel d'action d'une idée bien plus que sa réalisation. En ce sens, l'idée même est une action, c'est indéniable. L'idée d'un prélèvement fiscal de 75% sur les plus hauts revenus n'a t-elle pas été suivie de remous et d'un débat, voire de bruissements boursiers ? L'idée est constructrice de la réalité ; elle est donc déjà un acte dès lors qu'elle est exprimée, formulée, partagée.

Galilée, en exprimant une opinion allant à l'encontre de l’Église, a mis à mal les fondements de celle-ci par une simple idée qui, de plus, était appuyée par une observation des faits. Une révolution scientifique et spirituelle a été déclenchée par cette idée.

Dans un monde dématérialisé, l'idée et l'acte, qui se réduit plus simplement à celui de communiquer, ne font souvent qu'un et peuvent entraîner de profondes modifications. L'idée a valeur d'action dès lors que celle-ci est exprimée. 




En conclusion, les idées peuvent bel et bien changer le monde à condition que celles-ci s'incarnent dans une parole ou dans des actes. Si l'idée donne du sens aux actes, ce n'est pas le sens qui change le monde mais bien les actes ; or, l'idée véhicule la force du sens et possède cette transmissibilité propre à changer les individus et à les pousser à agir. En cela, l'idée est le germe du changement du monde. Et face à la crise économique et sociétale dans laquelle nous ne faisons qu'entrer, il s'avèrera important de produire ces idées.