Cette self-fulfilling prophecy, que l'on peut trouver sous plusieurs noms (prophétie auto-créatrice, prédiction auto-réalisatrice...) fut conceptualisée par Robert K. Merton, incontournable sociologue de l'école de Chicago, dans Eléments de Théorie et de Méthode Sociologique (Social Theory And Social Structure, 1949).

Merton y montre qu'une croyance a d'autant plus de chances de voir ses conséquences annoncées se réaliser que les gens commencent à y croire. L'exemple le plus connu est celui de l'effet Pygmalion : un professeur qui croit en la qualité de ses élèves va les traiter comme tels et, se sentant valorisés, ces élèves vont se conformer à la vision du professeur pour devenir de bons élèves. Il ne faut cependant pas confondre la prophétie auto-réalisatrice avec un cercle vicieux ou vertueux : la base d'un cercle vertueux est un acte ; la base de cette prophétie est une croyance, c'est-à-dire que cela n'existe pas à l'origine, et que c'est son évocation qui rendent vraies les conséquences.

Plus clairement, Merton reprend, pour son concept, le théorème de Thomas : "Si les hommes considèrent des situations comme réelles, alors elles le deviennent dans leurs conséquences".



Des applications quotidiennes et diverses

L'effet pygmalion n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Si l'on reprend, par exemple, le fait même de la candidature de Ségolène Royal à l'élection présidentielle de 2007, on se rend bien compte du phénomène : portée par les médias et un effet d'annonce médiatique généralisé, connu sous le terme de "duplication consensuelle" (encore un concept-clé : voir en bas de page), tout le monde a pensé : "et si c'était elle ?". Alors que Ségolène Royal n'avait jusque là pas d'ambitions avancées de candidature, la présidente de Poitou-Charentes s'est retrouvée catapultée en tête d'affiche et intrônisée candidate par effet boule de neige. Rappelons, au passage, que le livre de Michèle Cotta Politic Circus, sorti fin 2004, établissait un portrait des différentes personnalités politiques françaises en étudiant des perspectives de présidence, et qu'à ce moment-là il était bien davantage question de François Hollande que de sa compagne d'alors. Depuis, les choses ont bien changé et le "si c'était lui ? " a fonctionné à plein régime pour l'ancien premier secrétaire du PS.

Ce phénomène, d'ailleurs, a également prévalu pour l'ascension de Nicolas Sarkozy, passé du statut de traître depuis 1995 et son ralliement à Edouard Balladur à celui "d'Homme Providentiel" (là encore, un concept prépondérant dans la politique française).



L'autre face de la pièce

Pourtant, la prophétie auto-réalisatrice peut tout aussi naturellement s'avérer auto-destructrice. Et la Bourse le sait bien : dites que les marchés financiers sont en crise, et ils le deviendront à coup sûr. Voici d'ailleurs ce qui explique les réactions de 2011 et 2012, notamment sur la Grèce : à un moment, des opérateurs qui ont eu intérêt à la crise l'ont propagée par de simples rumeurs qui, qu'elles soient fondées ou non, ont inévitablement accentué la possibilité d'une crise. Alors que les USA avaient perdu leur triple A quelques mois auparavant, les médias ont continué à s'inquiéter pour la zone euro, laissant ainsi les Etats-Unis et le Royaume-Uni tranquilles.

Encore plus profondément, la thèse de Samuel Huntington énoncée dans Le Choc des Civilisations ne possédait a priori pas de fondements scientifiques solides : pourtant, l'idée a fait son chemin après le 11 septembre 2001, car elle avait déjà fait parler d'elle autour du président américain, qui en a fait une ligne directrice. Des groupuscules fondamentalistes qui, auparavant, n'avaient pas de réels liens entre eux, se sont alors trouvé affublés d'un nom globalisant (al qaeda = le réseau) et ont pu, à leur tour, intégrer cette idée du choc des civilisations. Et cette fameuse phrase, contraire à l'idée même de pensée, de se répandre : "si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous". C'est seulement à partir de là que le choc a eu des chances de se produire réellement en tant que tel, regroupant les hommes sur des bases qui, jusque là, avaient été parfaitement transgressées : la "civilisation", qui n'a jamais été définie de manière aussi floue que chez Huntington.

La prophétie auto-créatrice est, bien sûr, dangereuse, car elle naît d'une croyance vague et souvent irrationnelle qui, par son énoncé même, s'impose à la réalité et provoque les conséquences d'une idée de base qui, en fait, n'a jamais existé. Cette apparition ex nihilo a des conséquences parfois heureuses (les candidatures de Barack Obama et de Ségolène Royal ont bien sûr toute validité), mais devrait parfois pouvoir être tempérée par la raison avant de générer de graves externalités, comme une récession ou, bien pire, une haine des peuples à partir de rien. "Connais ton ennemi", avisait Sun Tzu : la meilleure façon de combattre la prophétie auto-créatrice, c'est d'en avoir conscience.


Duplication consensuelle" : lorsqu'un média ou un centre de communication important lance une information, une idée, une formule, celle-ci a des chances d'être reprise par un autre grand média : à partir de là, tous les médias ne peuvent échapper à la reprise de ce mot, qui devient l'information bien plus qu'il ne contient lui-même d'information ; ex : le terme de "bling bling depuis décembre 2007 pour Nicolas Sarkozy ou encore, plus récemment, la polémique stérile sur le mot "Hallal" qui, dès qu'il est prononcé, renvoie consciemment ou non à ce débat.